L'inventaire Général du Patrimoine PACA

 

Entrevaux, procession à la chapelle Saint-Jean-du-Désert, juin 2016

Par Maïna Masson-Lautier conservateur du patrimoine
Françoise Baussan photographe


Entrevaux est un village des Alpes-de-Haute-Provence, siège de l’évêché de Glandèves sous l’Ancien Régime, évêché supprimé à la Révolution au profit de celui de Digne. Ce passé a laissé son empreinte patrimoniale sur le territoire avec nombre de bâtiments liés à cette histoire, au premier rang desquels la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption.
Entrevaux vaut le détour dans n’importe quel guide touristique mais il convient de bien choisir son moment : le mois de juin est particulièrement favorable, plus précisément autour du 24 juin. A cette date, le calendrier catholique célèbre en effet la fête de la Nativité de saint Jean-Baptiste. Jean, petit cousin du Christ, est le dernier prophète, le Précurseur, l’annonciateur de la venue du Messie. Il est nommé le Baptiste, pour le distinguer de Jean l’Evangéliste, car il a baptisé Jésus dans le Jourdain.
Une chapelle lui est dédiée à Entrevaux, la chapelle Saint-Jean-du-Désert, à une dizaine de kilomètres à vol d’oiseau, au sud-ouest du village. Cette chapelle est très isolée : les lieux difficilement accessibles, éloignés des habitations sont souvent associés à cette titulature, référence explicite à la retraite du saint, très jeune, dans le désert de Judée afin d’y mener une vie ascétique.




La chapelle Saint-Jean-du-Désert vue depuis le sud.

On accède à ce lieu uniquement par un chemin non carrossable, ou en 4/4, ou à pied. C’est la destination d’un pèlerinage, très ancien, lié à l’existence d’une source miraculeuse, saint Jean-Baptiste étant également, en raison du Baptême du Christ dans le Jourdain, un protecteur des sources.

Françoise Baussan, photographe au Service de l’Inventaire du Conseil régional Provence-Alpes-Côte d’Azur, a suivi les samedi 25 et dimanche 26 juin 2016, la procession qui l’a conduite de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption jusqu’à la chapelle Saint-Jean-du-Désert.

La confrérie des Saint-Jeannistes

Cette tradition entrevallaise, qu’est la procession à la chapelle Saint-Jean-Baptiste, a perduré dans le temps, dans sa forme et son importance, grâce à une confrérie dévolue à son organisation et dédiée à saint Jean Baptiste : la confrérie des Saint-Jeannistes. Elle est ainsi chargée du déplacement du buste-reliquaire de saint Jean Baptiste, de sa garde et des hommages rendus tout au long de la procession.

La confrérie aurait été fondée au 16e siècle. De nombreux papes ont accordé une indulgence plénière à toute personne qui, le jour de la nativité de saint Jean-Baptiste visitera la chapelle et y priera dans l’intention de la paix et de la prospérité de l’Église. Ce qui donne une idée de l’ampleur et de la résonnance d’un tel événement.



Les Saint-Jeannistes en procession.


La confrérie est composée de vingt-huit membres répartis en trois groupes : douze hallebardiers, porteurs et protecteurs du buste, douze spontons, constituant la garde d’honneur, et deux musiciens (un fifre et un tambourin), auxquels viennent s’ajouter deux religieux. Il existe une hiérarchie entre les groupes. Le capitaine des hallebardiers, le plus ancien dans la confrérie, est le chef de l’ensemble de la confrérie. Son second est nommé major.



Les spontons ont la même organisation, mais soumise au capitaine des hallebardiers. Ce nom de « sponton » vient de l’arme elle-même : l’esponton en français (mais sponton en italien) est une simplification de la hallebarde qui normalement comprend une pointe, un fer de hache et un crochet. Par un glissement lexical, l’esponton est l’arme que portent aujourd’hui les hallebardiers, les spontons portant, eux, une lance.



         
Hallebardes, baudrier, chapeau et veston : tenue du confrère.

Tous les membres portent donc une arme d’hast. Les « hallebardes », d’une hauteur totale maximale de 2 m 60, portent des décors gravés : olivier, saint Jean mais également des dessins faisant allusion à saint Pierre car la confrérie assurait autrefois une procession à saint Pierre du Brec (de moindre importance). Chaque hallebarde est associée à un « baudrier », écharpe portée en travers de la poitrine comme un insigne, en cuir blanc portant une plaque en cuivre gravée à l’image de saint Jean Baptiste. Les douze plaques pourraient dater du 16e siècle, et ainsi être contemporaines de la fondation de la confrérie. Les spontons sont également armés d’une lance, dont la hampe est quasiment de même longueur que les hallebardes mais dont la flèche est nettement plus courte. Tous sont en costumes noirs, cravates noires, chapeau de feutre noir et portent l’insigne (broche), sur le revers de la veste, sur lequel est gravé un chardon entouré de l’inscription « Société de saint Jean ».

La confrérie n’est pas régie par des statuts écrits mais il existe des usages et obligations transmis entre membres, au cours des générations. Par exemple, l’obligation d’assister à un certain nombre d’offices dans l’année, ou celle de participer à la procession, ou encore d’être présent aux funérailles d’un membre de la confrérie.

Par ailleurs, un chant particulier participe de l’identité de la confrérie. Il s’agit d’une chanson composée de vingt-sept couplets, entonnés par le capitaine au cours de la procession, et uniquement ce jour-là. Au fur et à mesure de l’avancement, il supprime des couplets pour être en phase avec l’évolution de la procession et ainsi en marquer tous les temps forts.



Le major de la confrérie.


Le premier jour : bénédiction du buste et feux de la Saint-Jean

La procession, avec, à sa tête, les membres de la confrérie, se forme devant la mairie d’Entrevaux vers 21h. Les Saint-Jeannistes sont accompagnés d’un « petit saint Jean » qui marche en tête, portant une peau de mouton et une hampe crucifère. En musique, la procession descend jusqu’à la cathédrale, où elle est accueillie par le prêtre desservant.
La cathédrale est pavoisée, fleurie, lumineuse. La dévotion à saint Jean-Baptiste est matérialisée par la vénération d’un buste-reliquaire, habituellement conservé dans la cathédrale.
Entré dans la cathédrale, le capitaine prend le buste de saint Jean, qui se trouve alors sur l’autel de saint Jean Baptiste, dans ses bras et le porte sur le maître-autel aux sons des tambour et fifre. La cérémonie de la bénédiction peut débuter, habitée par les chants de la confrérie.
A la fin, accompagnés par le chant de la confrérie « le Grand saint Jean », les fidèles défilent devant le buste, l’embrassant ou le touchant puis font un don et récupèrent un bouquet d’immortelles. Fleurs provençales, récoltées début juin et mises à sécher en bouquets, elles perdurent tout au long de l’année. Le buste va passer la nuit sur le maître-autel.




Dévotions à saint Jean Baptiste dans la cathédrale.


A la fin de la bénédiction, la confrérie, suivie des fidèles, se dirige, toujours en musique vers le chevet de la cathédrale, place de l’Olivier où attend le bucher de la saint Jean. Les membres se placent en cercle autour des fagots avec le clergé. Le feu est allumé, nouveau chant puis farandole des membres autour des flammes. Enfin, le traditionnel saut au-dessus des braises, voire encore des flammes, apporte bonheur pour l’année à venir ou autorise à faire un voeu…




Feu de la Saint-Jean.

Le deuxième jour : l’ascension au Désert

Le deuxième jour est celui de l’ascension depuis le village d’Entrevaux jusqu’à la chapelle Saint-Jean-du-Désert après la grand-messe du matin à la cathédrale et l’hommage aux Morts face au Monument à l’arrière de la cathédrale.
L’après-midi, vers 15h, la confrérie se rend à la cathédrale afin d’y chercher le buste-reliquaire de saint Jean-Baptiste, placé, depuis la veille, sur le maître-autel. Les spontons restent à l’extérieur, les hallebardiers vont prendre le buste sur le maître-autel et le place sur un brancard, sous un dais. A la sortie de la cathédrale, les spontons rendent les honneurs au saint, ainsi qu’ils le feront à nouveau par deux fois, la dernier hommage ayant lieu devant la porte royale : ils s’agenouillent et présentent les lances.



Les honneurs sont rendus au buste par les spontons.


La procession se dirige alors vers la petite chapelle Saint-Jean-Baptiste, aux portes du village.


                     
La procession sort du village avec, à sa tête, le “petit saint Jean”.


Cette chapelle saint Jean, en bordure de route, est le point de départ de l’ascension vers la chapelle Saint-Jean-du-Désert. Le buste, placé sur l’autel, est alors offert à l’adoration des fidèles qui le baisent, font un don et prennent un bouquet d’immortelles, dit « de Saint-Jean » qu’ils vont conserver tout au long de l’année.



               
Arrivée à la chapelle Saint-Jean-Baptiste, à la sortie du village ; bouquet d’immortelles.


Après les dévotions, le buste est enfermé dans une caisse en bois fixée à un brancard de procession. Cela garantit à la fois la sécurisation de l’objet, simplement posé sur un brancard, le risque de chute est en effet important sur les chemins escarpés que la procession va emprunter ; cela permet aussi de faciliter le port du buste, même si cela alourdit la charge.



La mise en sécurité du buste.


La procession va faire huit haltes à des oratoires et à la fontaine miraculeuse avant d’atteindre la chapelle.


Jusqu’au col de Saint-Jeannet, les oratoires, qui peuvent être de simples reposoirs, sont à proximité de fermes. A chaque fois, la caisse de transport du buste est ouverte, parfois le buste sorti afin de permettre les hommages et dévotions et la confrérie chante par trois fois « saint Jean Baptiste priez pour nous » en latin. Les habitants des fermes voisines offrent le verre de vin et la tarte à la confiture ou aux blettes.



Une des haltes de la procession au début de l’ascension.


L’oratoire de Saint-Jeannet est le lieu où la procession reprend une forme plus officielle pour l’arrivée à la chapelle : le buste, qui avait été abrité dans une caisse de protection est à nouveau placé à la vue des fidèles, sous un dais, les porteurs en aubes blanches se placent alors entre la garde d’honneur (les spontons) ouvrant la marche et les hallebardiers.


       Arrivée à l’oratoire Saint-Jean.


La fontaine miraculeuse est une des étapes importantes peu avant l’arrivée, elle fait l’objet d’une bénédiction par le prêtre.


               
Arrivée à la fontaine miraculeuse et bénédiciton.

A l’arrivée à la chapelle Saint-Jean-du-Désert, le buste est à nouveau béni et des feux sont allumés devant l’édifice ; un peu plus tard, les Saint-Jeannistes, accompagnés par le prêtre, font une veillée de recueillement dans la chapelle. Un repas est pris en commun, la nuit est passée sur place.


    
Fin de la deuxième journée.

Troisième jour :

Le troisième et dernier jour s’ouvre par la messe des morts. Les moments de piété vont ici alterner avec des moments de festivités qui ancrent cette procession dans une tradition locale, lui conférant toute son identité entrevallaise.
Après la messe des morts, les Saint-Jeannistes forment une farandole : ils se donnent la main et, au son de la musique, font le tour du site, passant derrière la chapelle pour redescendre jusqu’à l’ancien emplacement de la source. La résurgence de la source se trouvait en effet autrefois en contrebas de la chapelle, l’emplacement est aujourd’hui marqué par une croix de métal.


            
Farandole.

Arrivés en contrebas de la chapelle, la farandole se disloque pour permettre la « cabriole » (roulade dont la non réussite entraine un gage : celui qui n’y parvient pas doit porter sur ses épaules celui qui y est parvenu).


         
Cabriole.

Le retour à la chapelle se fait à nouveau en musique et avant la grand-messe de nouveaux amusements ont lieu entre les membres : notamment le vin à la tuile (où une préparation à base de vin et autre baies ou orties est bue à même une tuile creuse).



              
Le « vin à la tuile ».


Après la grand-messe, le repas et le chant du capitaine appelant ses compagnons à se préparer au retour, la procession reprend le même chemin sur lequel elle ne fera que trois haltes.


Et notamment, vers 15h, à Saint-Jeannet a lieu le « rondo » du départ. Tous les Saint-Jeannistes sont placés en cercle, l’un d’eux se place au centre, ils récitent un Notre-Père, trois Je vous salue Marie, trois saint Jean priez pour nous puis jettent leurs chapeaux en l’air en se disant à l’an prochain.

 


Carte postale, vers 1890. © Archives départementales des Alpes-de-Haute-Provence.


Le retour du buste à la petite chapelle Saint-Jean se fait à la tombée de la nuit où il est à nouveau offert à la dévotion. Puis la procession reprend sa formation officielle sur le chemin vers la cathédrale qui est ponctué par des hommages réguliers rendus par les spontons. Arrivés à la cathédrale, les spontons se placent dans l’allée, le capitaine prend le buste dans ses bras et le replace dans sa niche. Les Saint-Jeannistes se retrouvent au foyer Saint-Jean (au-dessus de la sacristie), le capitaine chante les derniers couplets de la chanson et les membres déposent leurs armes.


La perpétuation de cette procession est le fruit d’une transmission orale entre générations. Aujourd’hui, cette tradition entrevallaise associe effectivement les anciens, tenant des usages, et les jeunes, dont le nombre ne cesse d’augmenter. Les Saint-Jeannistes en sont les principaux protagonistes mais ils sont suivis, accompagnés, confortés par de nombreux entrevallais mais aussi habitants des environs qui ont une vénération particulière pour saint Jean Baptiste.




Le capitaine de la confrérie et la jeune génération.


Diaporama du samedi 25 et dimanche 26 juin 2016, procession de la cathédrale Notre-Dame-de-l’Assomption jusqu’à la chapelle Saint-Jean-du-Désert.